Détail carré de Judith II de Gustav Klimt

Judith II de Gustav Klimt : analyse de la femme fatale

Au premier regard, Judith II ressemble à une colonne de bijoux. Puis les mains apparaissent.

Longues, crispées, presque griffues, elles font basculer la somptuosité vers l’inquiétude. La tête d’Holopherne reste reléguée au bord inférieur, à moitié coupée par le cadre. Klimt ne peint pas l’instant héroïque d’un récit biblique. Il montre une femme déjà sortie de l’action, tendue vers un ailleurs que nous ne voyons pas.

Gustav Klimt, Judith II, 1909, Ca’ Pesaro à Venise
Gustav Klimt — Judith II, dite aussi Salomé (1909), Ca’ Pesaro, Venise. Reproduction du domaine public. Source et licence.

L’essentiel : Gustav Klimt peint Judith II, aussi appelée Salomé, en 1909. Cette huile sur toile au format très vertical est conservée à Ca’ Pesaro, à Venise. L’œuvre reprend le sujet biblique de Judith et Holopherne, mais sa pose dansante et son érotisme ont entretenu une confusion volontaire ou critique avec Salomé.

La fiche d’identité de Judith II

Repère Information
Artiste Gustav Klimt
Titre Judith II — également appelée Salomé
Date 1909
Technique Huile sur toile
Dimensions publiées par le musée 176 × 46 cm
Conservation Ca’ Pesaro, Galleria Internazionale d’Arte Moderna, Venise
Localisation Salle 3
Numéro d’inventaire 446
Acquisition Ville de Venise, Biennale de 1910

La notice de la Fondazione Musei Civici di Venezia fournit ces repères matériels et indique que la ville acquiert l’œuvre à la Biennale de 1910.

Klimt a peu commenté ses propres tableaux. Une phrase conservée par le Belvédère donne néanmoins une méthode de lecture assez claire :

« Qui veut savoir quelque chose de moi doit regarder attentivement mes tableaux. » — Gustav Klimt, traduction d’après le Belvédère

Prenons-le au mot. Pour Judith II, je conseille même de ne pas commencer par l’or. Commencez par les mains : elles disent en quelques phalanges ce que tout le décor tente d’envelopper.

Qui est Judith dans le récit biblique ?

Judith est une veuve qui sauve sa ville assiégée. Elle se rend dans le camp ennemi, séduit le général Holopherne, attend qu’il soit vulnérable puis le décapite. Dans la tradition artistique, elle peut apparaître comme une héroïne courageuse, un exemple moral, une séductrice dangereuse ou une combinaison troublante de ces rôles.

Klimt connaissait bien ce sujet. Huit ans auparavant, il avait peint Judith I : une figure frontale, offerte au regard, tenant la tête d’Holopherne au bord inférieur.

En 1909, il ne répète pas cette formule. Il tourne le corps, accélère les lignes et rend la scène beaucoup plus instable.

Pourquoi le tableau est-il aussi appelé Salomé ?

Salomé appartient à un autre récit. Après avoir dansé devant Hérode, elle obtient la tête de Jean-Baptiste à la demande de sa mère Hérodiade.

Les deux femmes n’ont donc ni la même histoire ni la même motivation. Pourtant, l’art européen les a souvent rapprochées : séduction, danse, tête coupée et fascination pour la « femme fatale » ont brouillé leurs attributs.

Dans Judith II, cette ambiguïté devient particulièrement forte. La figure se penche comme si elle avançait ou dansait ; les rubans prolongent son mouvement ; la tête coupée est presque secondaire. Le parcours consacré par Ca’ Pesaro sur Google Arts & Culture indique que cette posture peut évoquer la danse de Salomé.

Le double titre ne signifie pas que Klimt aurait simplement confondu deux personnages. Il révèle plutôt la manière dont le tableau dérange l’iconographie traditionnelle. La notice italienne de Ca’ Pesaro résume cette métamorphose en décrivant Judith comme :

« Une femme moderne, sensuelle et tragique. » — Ca’ Pesaro, traduction de la notice italienne

Les trois adjectifs fonctionnent ensemble. Retirez « tragique » et l’image devient une effigie séduisante ; retirez « sensuelle » et sa violence perd une partie de son trouble.

Une composition verticale qui refuse le repos

Le format est extrêmement étroit. Il ne permet ni vaste décor, ni narration détaillée. Klimt comprime le corps, les textiles, les bijoux et le fond dans une bande verticale.

Cette contrainte produit une énergie ascendante. La figure ne s’installe pas dans l’espace : elle le traverse. Couvrez mentalement les bandes latérales et vous sentirez aussitôt combien la silhouette dépend de cette compression. Klimt ne lui donne presque pas de place ; il lui donne de la poussée.

Schéma de la composition verticale de Judith II de Gustav Klimt
Le format étroit comprime la figure, tandis que le profil, les bras et les mains entraînent le regard hors de l’axe.

Un profil tendu vers l’extérieur

Judith est montrée de profil. Son visage regarde vers la gauche, au-delà du cadre. Contrairement à Judith I, elle ne cherche pas notre regard.

Cette absence de contact la rend moins disponible et plus énigmatique. Nous voyons l’issue du récit, mais nous ne partageons pas la direction de son attention.

Le cou, le menton et le nez forment une ligne ferme. Le buste, lui, s’incline vers l’avant. Le visage paraît distant tandis que le corps reste sous tension.

La tête d’Holopherne : présente, mais presque expulsée

La tête décapitée apparaît dans la partie inférieure droite. Elle est sombre, partiellement masquée et proche du bord.

Dans de nombreuses représentations de Judith, la tête constitue la preuve centrale de la victoire. Ici, elle semble glisser hors de l’image. Klimt déplace ainsi l’attention du trophée vers celle qui le porte.

Ce choix modifie le récit. Le tableau ne décrit pas l’acte ; il en conserve la charge.

Les mains : le détail qui trouble la splendeur

Les doigts de Judith sont longs, fléchis et nerveux. Leur dessin contraste avec les surfaces décoratives.

À distance, l’œuvre séduit par sa palette et ses motifs. De près, les mains introduisent une dissonance. Elles rappellent que cette figure somptueusement vêtue vient d’accomplir un geste violent.

Klimt ne montre ni sang, ni arme levée. Quelques phalanges suffisent. C’est plus discret, et nettement moins rassurant. Le détail est presque poli ; l’effet, lui, ne l’est pas.

Motifs, rubans et bijoux : une décoration en mouvement

La robe associe triangles allongés, spirales, fleurs, bandes et surfaces géométriques. Les formes ne sont pas réparties comme un simple papier peint. Elles suivent, coupent ou accélèrent le corps.

Deux longs rubans clairs dessinent des courbes verticales. Ils donnent à la silhouette une qualité presque chorégraphique. Les motifs circulaires et les fleurs autour des épaules produisent des pauses plus souples, tandis que les triangles apportent des pointes et des ruptures.

Le décor et la figure ne sont donc pas séparés. Le vêtement devient un système de forces. Là où un motif décoratif devrait normalement habiller le corps, ceux-ci semblent parfois l’absorber. Judith apparaît et disparaît dans sa propre splendeur.

Une palette plus heurtée que dans Le Baiser

Les ors demeurent présents, mais Judith II ne baigne pas dans l’unité chaleureuse du Baiser de Klimt.

Le fond orange-rouge, les gris, les noirs, les jaunes et les touches colorées se rencontrent par contrastes. Cette diversité augmente l’impression de mouvement et d’instabilité.

Dans Le Baiser, l’ornement enveloppe le couple. Dans Judith II, il traverse la figure comme une décharge.

Judith I et Judith II : huit années, deux présences

Judith I, 1901 Judith II, 1909
Figure frontale Figure de profil
Regard dirigé vers le spectateur Regard porté hors du cadre
Composition plus stable Composition étroite et dynamique
Tête d’Holopherne visible en bas Tête presque repoussée hors de l’image
Ornement somptueux et concentré Motifs plus heurtés, rubans et tension

La comparaison montre l’évolution de Klimt à la fin de sa période dorée. Il ne renonce pas à l’ornement, mais l’utilise de façon moins harmonieuse. La beauté ne calme plus la violence : elle la rend plus difficile à localiser.

Judith II appartient-elle au symbolisme ou à l’Art nouveau ?

Klimt est lié à la Sécession viennoise et à l’Art nouveau, tandis que son goût pour les figures allégoriques et les états psychologiques le rattache aussi au symbolisme.

Judith II participe de ces deux horizons :

  • les motifs, la stylisation et l’unité décorative relèvent de l’Art nouveau ;
  • l’ambiguïté du personnage, l’érotisme et la violence suggérée relèvent d’une logique symboliste ;
  • les déformations et la tension annoncent des sensibilités plus expressionnistes.

Les catégories servent ici de repères, pas de boîtes étanches. Pour replacer l’œuvre dans la carrière complète du peintre, consultez notre article sur Gustav Klimt, ainsi que nos guides du symbolisme et de l’Art nouveau.

Que symbolise Judith II ?

Il n’existe pas une clé unique qui transformerait chaque motif en définition.

Je me méfie ici du mot « symbole » lorsqu’il devient une machine à distribuer des équivalences : spirale égale désir, triangle égale danger, or égale sacré. Klimt ne nous laisse pas un dictionnaire ; il organise une ambiguïté.

Le tableau met plutôt en tension plusieurs lectures :

  • Judith comme héroïne qui sauve son peuple ;
  • Judith comme figure de séduction dangereuse ;
  • Salomé comme danseuse associée au désir et à la décapitation ;
  • la « femme fatale » de l’imaginaire fin-de-siècle ;
  • une femme qui échappe au regard frontal et à la narration traditionnelle.

Le terme de « femme fatale » décrit bien une partie de la réception de l’époque, mais il ne doit pas remplacer l’observation. Judith n’est pas seulement séduisante et dangereuse : elle est aussi distante, active et difficile à enfermer dans un rôle.

Peut-on y voir une image d’émancipation ?

Une lecture contemporaine peut être sensible à la puissance et à l’autonomie de la figure. Il faut néanmoins distinguer cette réception actuelle des intentions documentées de Klimt.

Le tableau vient d’un contexte où la femme fatale cristallise aussi des peurs masculines face au désir et à l’indépendance. Sa force visuelle n’efface pas cette ambivalence ; elle la rend précisément intéressante.

Détails du visage, des mains et des motifs de Judith II de Gustav Klimt
Le visage se dérobe, les mains se crispent et les motifs absorbent le corps : la séduction reste traversée d’inquiétude.

Pourquoi l’œuvre marque-t-elle un tournant ?

En 1909, Klimt s’éloigne progressivement de l’équilibre décoratif qui a rendu célèbre sa période dorée. Les formes deviennent plus nerveuses, les couleurs plus contrastées, les silhouettes moins sereines.

Judith II conserve l’or et la splendeur, mais les soumet à une tension nouvelle. Le tableau ressemble encore à une icône précieuse ; il se comporte déjà comme une image inquiète. C’est précisément ce décalage qui lui évite de devenir seulement « un Klimt doré » de plus.

Son acquisition par la ville de Venise à la Biennale de 1910 confirme aussi la place de Klimt dans la modernité européenne. L’œuvre devient l’un des emblèmes de Ca’ Pesaro.

Où voir Judith II ?

Le tableau est conservé à Ca’ Pesaro, Galleria Internazionale d’Arte Moderna, à Venise. La notice officielle le situe en salle 3.

Comme toujours, une rotation, un prêt ou une opération de conservation peut modifier l’accrochage. Il est préférable de vérifier le site du musée avant un déplacement.

Le format réel mérite la visite. Une reproduction montre les motifs ; l’original fait sentir cette verticalité presque physique, plus haute qu’un corps et pourtant remarquablement étroite.

Questions fréquentes

Quand Klimt a-t-il peint Judith II ?

Gustav Klimt peint Judith II en 1909, huit ans après Judith I.

Où se trouve Judith II ?

L’œuvre est conservée à Ca’ Pesaro, la Galleria Internazionale d’Arte Moderna de Venise.

Pourquoi le tableau est-il appelé Salomé ?

La pose dansante, la tête coupée et la tradition de la femme fatale ont rapproché la figure de Salomé. Les récits bibliques de Judith et de Salomé restent pourtant distincts.

Qui est Holopherne ?

Holopherne est le général assyrien que Judith séduit puis décapite afin de sauver sa ville.

Quelle différence entre Judith I et Judith II ?

Judith I montre une figure frontale et relativement stable. Judith II présente un profil penché, des mains crispées, un format plus dynamique et une tête d’Holopherne presque expulsée du cadre.

Le tableau appartient-il à la période dorée de Klimt ?

Il se situe à la fin de cette période. L’or subsiste, mais les contrastes, les motifs et la tension du corps annoncent une évolution du style de Klimt.

Une splendeur qui ne se laisse pas apprivoiser

Judith II offre d’abord tout ce que l’on attend volontiers de Klimt : l’or, les textiles, les motifs et une figure féminine magnétique. Puis l’image résiste.

Le profil se détourne. Les rubans accélèrent. Les mains se contractent. La tête d’Holopherne glisse vers le dehors. Rien ne permet de s’installer confortablement dans la décoration.

C’est là que le tableau devient plus qu’une belle surface. Klimt fait de l’ornement un piège optique : il attire le regard assez près pour que celui-ci découvre, au cœur de la splendeur, une tension qui n’a rien d’ornemental. Revenez alors aux mains. Elles étaient là depuis le début ; nous étions simplement trop occupés à admirer l’or.

Repères consultés

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