Francisco de Goya : biographie, œuvres et naissance d’un regard moderne
Goya sait peindre la soie d’une robe royale et le blanc d’une chemise juste avant une fusillade. Il connaît les sourires de cour, les visages déformés par la peur, les ânes en habit et les dieux qui dévorent leurs enfants.
Cette amplitude explique pourquoi on le place si souvent à la charnière de deux mondes. Il est peintre du roi et témoin des violences de son temps, héritier de Velázquez et annonciateur de Manet, graveur satirique et auteur d’images privées dont le noir semble encore humide.

L’essentiel : Francisco de Goya naît en 1746 à Fuendetodos, en Aragon, et meurt en 1828 à Bordeaux. Il devient peintre de cour en Espagne, réalise des cartons de tapisserie, des portraits de l’aristocratie, des peintures religieuses et de grandes scènes historiques. Une grave maladie le laisse sourd au début des années 1790. Ses séries gravées — Les Caprices, Les Désastres de la guerre, La Tauromachie et Les Disparates — critiquent les superstitions, la violence et les rapports de pouvoir. Ses Peintures noires font de lui un précurseur majeur de l’art moderne.
Francisco de Goya en quelques dates
| Date | Repère |
|---|---|
| 1746 | naissance à Fuendetodos, près de Saragosse |
| années 1760 | formation à Saragosse puis séjour en Italie |
| 1775 | début des cartons pour la Manufacture royale de tapisseries |
| 1780 | admission à l’Académie royale de San Fernando |
| 1789 | nommé peintre de la Chambre du roi |
| 1792-1793 | grave maladie suivie d’une surdité permanente |
| 1799 | publication des quatre-vingts planches des Caprices |
| 1808 | invasion napoléonienne et guerre d’Indépendance espagnole |
| 1814 | réalisation du 2 mai 1808 et du 3 mai 1808 |
| vers 1819-1823 | Peintures noires dans la Quinta del Sordo |
| 1824 | installation à Bordeaux |
| 1828 | mort à Bordeaux |
Une formation entre Saragosse, Madrid et l’Italie
Francisco José de Goya y Lucientes naît le 30 mars 1746. Son père est doreur ; ce métier place le jeune artiste près des retables, cadres et chantiers religieux où plusieurs arts travaillent ensemble.
Il se forme à Saragosse auprès de José Luzán. Ses premières tentatives pour obtenir un prix à l’Académie de San Fernando n’aboutissent pas. Ce détail est consolant pour tous ceux qui imaginent qu’une carrière majeure commence nécessairement par un jury bouleversé.
Goya voyage en Italie autour de 1769-1771, étudie les maîtres et participe à un concours à Parme. De retour en Aragon, il reçoit des commandes religieuses, notamment pour la basilique du Pilar.
Son mariage avec Josefa Bayeu en 1773 le rapproche d’une famille de peintres bien introduite à la cour. Son beau-frère Francisco Bayeu joue un rôle important dans son entrée aux ateliers royaux.
Les cartons de tapisserie : apprendre à faire vivre une scène
À partir de 1775, Goya conçoit des cartons destinés à guider le tissage de tapisseries pour les résidences royales.
Le mot « carton » ne désigne pas un brouillon sans valeur. Ce sont de grandes peintures à l’échelle, pensées pour être traduites en laine et en soie.
Goya représente des loisirs et types populaires : pique-nique, jeu de colin-maillard, danse, parasol, vendeurs, enfants. Les couleurs sont claires, les silhouettes lisibles, les compositions adaptées aux contraintes du tissage.
Mais ces scènes ne sont pas seulement aimables. Dans Le Maçon blessé ou La Neige, le travail, le froid et la vulnérabilité entrent dans le décor princier.
Cette période lui apprend à organiser un groupe, faire circuler un geste et rendre un sujet immédiatement compréhensible. Les œuvres plus sombres conserveront cette efficacité.
Goya peintre de cour : flatter sans endormir le regard
Goya devient peintre du roi Charles III, puis peintre de la Chambre sous Charles IV. Il portraiture la famille royale, l’aristocratie, des intellectuels et des amis.
Ses portraits décrivent admirablement les matières : rubans, velours, dentelles, décorations, cheveux poudrés. Pourtant, les visages ne se dissolvent pas dans la flatterie.
Dans La Famille de Charles IV, les souverains et leurs proches occupent l’espace comme sur une scène. Les étoffes brillent, mais chaque physionomie garde une individualité parfois peu idéale. Goya se représente au fond, devant une grande toile, en écho manifeste aux Ménines de Velázquez.
La peinture remplit donc plusieurs fonctions en même temps :
- affirmer la continuité dynastique ;
- exposer les signes du rang ;
- montrer la maîtrise du peintre ;
- enregistrer des présences assez précises pour résister au protocole.
Goya ne caricature pas secrètement toute la cour. Cette lecture est séduisante, mais simplifie une relation professionnelle complexe. Il peut servir le pouvoir et conserver un regard indépendant sans transformer chaque menton royal en satire codée.
La maladie et la surdité
À la fin de 1792, Goya tombe gravement malade lors d’un séjour en Andalousie. Il souffre de troubles importants et reste définitivement sourd.
La nature exacte de la maladie demeure discutée : différentes hypothèses médicales ont été proposées, mais aucune ne peut être posée avec certitude rétrospective. Répondre « il avait telle maladie » serait plus net que les archives, donc moins juste.
La surdité modifie sa vie sociale et sa manière de communiquer. Elle coïncide aussi avec un approfondissement de ses dessins, petites peintures et gravures.
Il faut toutefois éviter le scénario trop commode où la maladie « explique » à elle seule toute noirceur. Goya vit au milieu des tensions de l’Espagne des Lumières, de l’Inquisition, des bouleversements politiques et bientôt de la guerre. Son imagination n’est pas un symptôme.
Les Caprices : quand la satire rencontre le cauchemar
En 1799, Goya met en vente une série de quatre-vingts estampes intitulée Los Caprichos. Eau-forte et aquatinte lui permettent de combiner lignes, masses sombres et nuances veloutées.
La série attaque ou expose :
- les mariages d’intérêt ;
- l’ignorance et la superstition ;
- la prostitution et l’exploitation ;
- la vanité sociale ;
- les abus du clergé et de l’éducation ;
- les renversements où des ânes gouvernent des hommes.
Les légendes courtes ne ferment pas le sens. Elles agissent comme des aiguilles.
La planche 43 montre un artiste endormi à sa table, entouré de hiboux, chauves-souris et autres créatures. Son titre est devenu une formule universelle :
« Le sommeil de la raison produit des monstres. » — Francisco de Goya, Caprice 43, musée du Prado
La phrase ne dit pas nécessairement que l’imagination doit être supprimée par la raison. Les commentaires historiques évoquent plutôt leur nécessaire alliance : sans raison, la fantaisie devient monstrueuse ; sans imagination, l’art s’éteint.
Majas vêtue et nue : le regard, le modèle et l’interdit
La Maja nue et La Maja vêtue montrent probablement le même modèle dans une pose très proche. L’identité de la femme n’est pas établie avec certitude.
La nudité n’est pas déguisée en Vénus mythologique. Le modèle regarde directement le spectateur, les bras derrière la tête. Cette franchise explique en partie le caractère scandaleux de l’œuvre dans l’Espagne de l’époque.
Les tableaux appartiennent à Manuel Godoy, puissant ministre de Charles IV. Ils sont saisis et examinés par l’Inquisition ; Goya est interrogé.
Le couple d’images oblige à comparer le corps vêtu et le corps nu sans pouvoir décider que l’un serait la vérité de l’autre. Les vêtements ne cachent pas simplement ; ils changent la surface, la couleur et le type de regard.
La guerre d’Indépendance : aucune victoire propre
En 1808, les troupes napoléoniennes occupent l’Espagne. Le soulèvement madrilène du 2 mai est réprimé. La guerre qui suit mêle armées, guérilla, famine, représailles et crise politique.
Goya traverse cette période dans une position difficile. Il continue à travailler sous différents pouvoirs et sera ensuite interrogé sur ses relations avec le régime de Joseph Bonaparte.
Ses images les plus fortes refusent pourtant le récit confortable d’une guerre héroïque et nette.
Le 2 mai 1808
La toile montre le combat de rue à Madrid contre les mamelouks de la Garde impériale. Les corps, chevaux, sabres et regards forment un nœud sans centre stable.
La violence n’est pas cadrée comme une parade. Elle éclate à hauteur des figures.
Le 3 mai 1808
Dans Le 3 mai 1808, un groupe de soldats français est vu de dos, aligné comme une machine. Face à eux, un homme en chemise blanche lève les bras. Une lanterne posée au sol éclaire les condamnés et les morts.
La pose de l’homme évoque une crucifixion sans transformer la scène en victoire spirituelle. Le sang, le visage caché d’un mort et la file de prisonniers rappellent que l’exécution va continuer.
Le réalisme en peinture se développe plus tard comme mouvement, mais Goya accomplit ici quelque chose de décisif : il donne à un événement contemporain le format et la gravité de la grande peinture d’histoire sans l’idéaliser.

Les Désastres de la guerre : témoigner sans spectacle
Goya travaille entre 1810 et 1820 environ à une série de gravures aujourd’hui appelée Les Désastres de la guerre. Elle ne paraît qu’en 1863, longtemps après sa mort.
Les planches montrent exécutions, mutilations, famine, viols, fuite et corps abandonnés. Les légendes sont brèves : « Cela est pire », « Pourquoi ? », « On ne peut pas regarder », « Et cela aussi ».
L’image ne distribue pas toujours les rôles selon une propagande nationale simple. Français, Espagnols, soldats et civils peuvent être victimes ou auteurs de violence. Ce qui demeure constant est le corps soumis à une force qui le nie.
La planche 44 porte ces trois mots :
« Je l’ai vu. » — Francisco de Goya, Désastres de la guerre, planche 44, The Met
Cette légende affirme une valeur de témoignage, sans prouver que chaque scène a été observée directement. Goya transforme des événements vécus, rapportés et imaginés en une vérité visuelle plus large : ce que la guerre fait aux personnes.
Saturne dévorant un de ses fils et les Peintures noires
Vers 1819, Goya s’installe dans une maison près de Madrid appelée la Quinta del Sordo — la « maison du sourd », nom qui existait avant son arrivée et ne vient donc pas forcément de lui.
Il peint directement sur les murs quatorze œuvres aujourd’hui connues sous le nom de Peintures noires. Elles n’étaient pas destinées à une exposition publique.
Parmi elles :
- Saturne dévorant un de ses fils ;
- Le Sabbat des sorcières ;
- Deux vieillards mangeant de la soupe ;
- Pèlerinage à la source de San Isidro ;
- Le Chien ;
- Combat à coups de bâton.
Saturne montre le dieu agrippant un corps déjà mutilé. Les yeux sont écarquillés, le fond presque vide, la matière abrupte. Contrairement à des versions mythologiques plus ordonnées, aucune distance allégorique ne protège vraiment le spectateur.
Les peintures sont transférées sur toile au XIXe siècle, opération qui modifie leur support et peut avoir affecté leur aspect. Nous les connaissons donc comme des œuvres déplacées hors de l’architecture privée pour laquelle elles furent créées.
Le Chien : presque rien, et pourtant une présence
Dans Le Chien, une petite tête émerge derrière une grande pente ocre. Le reste est espace.
On ignore exactement ce que le chien regarde et ce que représente la masse devant lui. Le tableau a été interprété comme image d’isolement, d’attente, de noyade ou de lutte.
Sa modernité vient peut-être de son refus de préciser. Le sujet occupe très peu de surface, et ce vide disproportionné devient l’événement principal.
Goya n’annonce pas abstraitement l’art du XXe siècle comme un prophète muni d’un calendrier. Mais il montre qu’une composition peut tenir par une relation de masses presque nue.
Goya est-il romantique ?
Il précède et nourrit le romantisme sans se laisser enfermer dans une seule étiquette.
Ses drames historiques, ses visions, sa liberté de touche et son intérêt pour les forces irrationnelles parlent aux romantiques. Delacroix admire son œuvre graphique. Plus tard, Manet, Picasso, les expressionnistes et les surréalistes trouveront aussi chez lui des ressources.
Le qualifier de « premier artiste moderne » peut aider à dire sa position de rupture, mais ce titre ne doit pas effacer le XVIIIe siècle espagnol, les Lumières, la cour et les traditions graphiques dont il vient.
Goya est moderne précisément parce qu’il ne quitte pas son époque. Il la regarde jusqu’à ce qu’elle devienne difficile à supporter.
Son héritage se lit avec une force particulière chez Pablo Picasso, dont Guernica reprend le problème d’une violence historique rendue visible sans devenir une scène héroïque conventionnelle.
Les dernières années à Bordeaux
En 1824, Goya obtient l’autorisation de quitter l’Espagne et s’installe à Bordeaux, où vivent d’autres exilés libéraux.
Malgré son âge et sa santé fragile, il continue à dessiner, peindre et expérimenter. Il pratique la lithographie et réalise notamment la série des Taureaux de Bordeaux.
Il meurt le 16 avril 1828. Ses restes seront plus tard transférés à Madrid, dans l’ermitage San Antonio de la Florida, décoré par ses fresques.
Cette fin bordelaise corrige l’image d’un Goya uniquement enfermé dans le noir. Jusqu’au bout, il observe les rues, les corps, le mouvement et les techniques nouvelles.
Quelles sont les œuvres les plus célèbres de Goya ?
Pour construire un premier parcours :
- Le Parasol — la période des cartons de tapisserie ;
- La Famille de Charles IV — le portrait de cour ;
- La Maja nue et La Maja vêtue — le regard et l’interdit ;
- Le Sommeil de la raison produit des monstres — les Caprices ;
- Le 2 mai 1808 — le combat ;
- Le 3 mai 1808 — l’exécution ;
- Les Désastres de la guerre — la violence sans héroïsation ;
- Saturne dévorant un de ses fils — les Peintures noires ;
- Le Chien — le vide comme force ;
- les autoportraits — le visage de l’artiste à travers le temps.
Cette liste fait apparaître une constante : Goya change de support et de destinataire, mais conserve une attention aiguë à la manière dont le pouvoir agit sur les corps.
Questions fréquentes
Quelle est l’œuvre la plus connue de Goya ?
Le 3 mai 1808 à Madrid et Saturne dévorant un de ses fils comptent parmi ses peintures les plus célèbres. La gravure Le Sommeil de la raison produit des monstres est également devenue une image universelle.
Quelle maladie avait Goya ?
Goya souffre d’une grave maladie en 1792-1793 et reste sourd. Plusieurs diagnostics ont été proposés après sa mort, mais aucun n’est certain. Il est plus exact de parler d’une maladie non identifiée avec surdité permanente.
Pourquoi Goya est-il considéré comme moderne ?
Parce qu’il traite le présent sans idéalisation, explore l’irrationnel, utilise librement la touche et la gravure, critique les institutions et montre la violence du point de vue des victimes. Son influence traverse Manet, Picasso et l’expressionnisme.
Combien de tableaux Goya a-t-il peints ?
Le nombre exact dépend des attributions, des œuvres perdues et de ce que l’on inclut. Le Prado conserve ou documente plus d’un millier d’œuvres et documents associés à Goya, dont peintures, dessins, estampes et archives. Il vaut mieux éviter un total définitif.
Goya était-il peintre du roi ?
Oui. Il devient peintre de la Chambre en 1789 et premier peintre de la Chambre en 1799. Cette position n’empêche pas son œuvre graphique de critiquer les travers de la société.
Où voir les œuvres de Goya ?
Le musée du Prado à Madrid conserve l’ensemble le plus important. On trouve aussi des œuvres à la Real Academia de San Fernando, au Metropolitan Museum, à la National Gallery of Art et dans d’autres collections internationales. Les fresques de San Antonio de la Florida sont visibles à Madrid.
Le peintre qui ne détourne pas les yeux
Goya n’est pas seulement sombre. Ses couleurs de jeunesse, ses portraits, ses dessins de foule et ses lithographies tardives contiennent de l’humour, de la tendresse et du mouvement.
Mais il possède une qualité rare : il sait quand l’élégance devient mensonge. Devant la guerre, la superstition ou la peur, il retire ce qui rendrait la scène supportable à distance.
Il reste alors une lanterne au sol, une chemise blanche, trois mots sous une gravure ou une tête de chien dans trop d’espace. Peu de choses. Assez pour que le regard ne puisse plus prétendre qu’il n’a rien vu.
Goya rappelle ainsi qu’une œuvre d’art ne se définit pas par sa capacité à embellir son sujet. Elle peut aussi donner une forme durable à ce que son époque préférerait oublier.
Repères consultés
- Museo Nacional del Prado — Francisco de Goya
- Museo Nacional del Prado — Le 3 mai 1808
- Museo Nacional del Prado — Le Sommeil de la raison produit des monstres
- Museo Nacional del Prado — Saturne dévorant un de ses fils
- The Metropolitan Museum of Art — Goya and the Spanish Enlightenment
- The Metropolitan Museum of Art — Goya’s Graphic Imagination