Aubrey Beardsley : œuvres, Salomé et Art nouveau en noir et blanc

Aubrey Beardsley : œuvres, Salomé et Art nouveau en noir et blanc

Une robe peut devenir un paysage, une chevelure un réseau de lignes, un espace blanc une présence aussi forte que l’encre. Chez Aubrey Beardsley, le dessin ne cherche pas seulement à raconter une scène : il impose un rythme. Cet illustrateur britannique, né en 1872 et mort en 1898, a donné aux livres et aux revues des années 1890 certaines de leurs images les plus singulières. Son univers associe élégance, humour, inquiétude et provocation, avec une économie de moyens qui reste saisissante.

Aubrey Beardsley en quelques repères

Beardsley est une figure majeure de l’esthétisme britannique, de la décadence fin de siècle et des débuts de l’Art nouveau. Sa carrière professionnelle tient dans quelques années, mais elle transforme la manière de concevoir une illustration, une couverture et le rapport entre le texte et l’image.

  • 1872–1898 : une vie brève, de Brighton à Menton ; il meurt de la tuberculose à 25 ans.
  • 1893–1894 : l’édition illustrée du Morte Darthur de Thomas Malory développe son langage ornemental.
  • 1894 : les illustrations de Salomé et le lancement du Yellow Book établissent sa notoriété.
  • 1896 : il travaille pour The Savoy, aux côtés de l’éditeur Leonard Smithers et du directeur littéraire Arthur Symons.
  • Une distinction utile : dessin original, image imprimée dans un livre et tirage postérieur peuvent partager un motif sans être le même objet.

Des débuts fulgurants dans le monde de l’art

Né à Brighton, Beardsley grandit dans un milieu où la musique, la littérature et le théâtre occupent une place importante. Avant de vivre de ses dessins, il travaille comme employé. La rencontre avec Edward Burne-Jones en 1891 l’encourage à envisager une carrière artistique ; il suit ensuite des cours à la Westminster School of Art. Les archives de l’université de Reading retracent ces premiers pas et son intérêt pour les estampes japonaises.

L’apprentissage n’efface pas sa curiosité personnelle. Beardsley regarde le préraphaélisme, les livres anciens et les images qui circulent entre Londres et Paris. Ses premières recherches sont plus détaillées et plus médiévales que les silhouettes dépouillées auxquelles on l’associe souvent. Son style n’apparaît donc pas entièrement constitué : il se transforme à mesure que les commandes et les procédés d’impression lui posent de nouvelles questions.

Le Morte Darthur : un livre comme laboratoire

L’éditeur J. M. Dent lui confie l’illustration du Morte Darthur, consacré aux légendes arthuriennes. L’édition de 1893–1894 comprend des images en pleine page, des encadrements, des lettrines et de petits ornements. La Library of Congress détaille cette variété. Parler uniquement de «500 vignettes» ferait disparaître les différences entre ces éléments et donnerait une fausse précision au projet.

Le dessin Femme à la longue chevelure devant de hauts rosiers, destiné à un début de chapitre, permet d’entrer dans cet atelier miniature. La feuille conservée au Met mesure seulement 10,7 × 8,3 cm. Pourtant, les longues mèches, les tiges et la masse sombre organisent déjà un véritable espace.

Dessin de Beardsley pour Le Morte Darthur : une femme à la longue chevelure, des rosiers et une petite ouverture blanche se détachent devant un fond noir.
Aubrey Beardsley, Femme à la longue chevelure devant de hauts rosiers, tête de chapitre pour Le Morte Darthur, au plus tard le 6 février 1894, plume et encre noire, pinceau et lavis sur graphite, feuille : 10,7 × 8,3 cm. Metropolitan Museum of Art, New York, inv. 63.614.6, The Elisha Whittelsey Collection, 1963. Notice et reproduction · Met Open Access, domaine public.

Regardez le contraste entre les cheveux divisés en fines lignes et le noir presque continu de l’arrière-plan. Les roses conservent des contours légers ; une petite ouverture blanche interrompt la zone sombre. L’image n’a pas besoin de dégradés réalistes pour faire circuler le regard. Le blanc est une forme active, pas une surface laissée en attente.

La notice du Metropolitan Museum identifie ici un dessin original, à la plume, à l’encre noire, au pinceau et au lavis sur des traces de graphite. Ce n’est pas une page arrachée à l’édition imprimée. Cette différence aide à comprendre comment un dessin de petit format pouvait ensuite rejoindre la mise en page du livre.

The Yellow Book : l’image à égalité avec la littérature

En 1894, Beardsley devient directeur artistique du Yellow Book, revue littéraire et artistique associée notamment à Henry Harland et à l’éditeur John Lane. Les dessins y possèdent leur place propre : ils ne sont pas nécessairement chargés d’expliquer le récit voisin. La National Portrait Gallery rappelle l’importance de cette publication dans sa carrière.

Le jaune de la couverture devient un signe reconnaissable. Mais le travail de Beardsley ne se réduit pas au choix d’une couleur : il concerne aussi la présence d’une figure sur la page, l’équilibre des masses et la manière de provoquer l’attention. L’affiche pour le volume IV, datée de janvier 1895, réunit ainsi deux scènes dessinées et une liste de textes et d’artistes.

Affiche jaune du Yellow Book de janvier 1895 : deux scènes de Beardsley accompagnent une liste de textes et d’artistes.
Aubrey Beardsley, Affiche pour The Yellow Book, volume IV, janvier 1895, lithographie et procédé d’impression en relief, feuille : 39,4 × 29,8 cm. Metropolitan Museum of Art, New York, inv. 57.562.2, don de Martin Birnbaum, 1957. Notice et reproduction · Met Open Access, domaine public.

Cette feuille du Met est une affiche publicitaire, pas la couverture complète d’un volume. Elle a été rognée en haut et en bas, comme le précise le musée. Les silhouettes et les caractères imprimés se partagent le papier jaune : l’image attire, tandis que le texte promet un contenu. Même un support destiné à annoncer une revue devient un objet graphique à regarder pour lui-même.

En 1895, l’association publique entre Beardsley et Oscar Wilde, dont il a illustré Salomé, lui coûte son poste au Yellow Book dans le contexte du scandale entourant l’écrivain. Cela ne fait pas de Beardsley un coaccusé. Il poursuit ensuite ses activités avec Smithers et contribue à The Savoy, lancé en 1896. Le British Museum résume cette succession de collaborations.

Salomé : raffinement, désir et grotesque

Les illustrations de Salomé, publiées dans l’édition anglaise de 1894 de la pièce d’Oscar Wilde, comptent parmi les images les plus célèbres de Beardsley. Les personnages y portent des coiffures et des costumes extravagants ; la séduction côtoie le malaise. Le dessin ne reste pas sagement au service du texte : il construit son propre théâtre.

La Jupe-paon en donne un exemple célèbre. Le dessin de 1893 conservé à Harvard montre Salomé penchée vers un jeune homme, sa robe prolongée par un vaste motif de plumes. La notice des Harvard Art Museums permet d’observer le jeu entre le vêtement, le corps et le décor. L’ornement finit par occuper autant d’importance que l’échange entre les deux figures.

Il faut distinguer ce dessin des impressions ultérieures. Le Met conserve par exemple un tirage de 1907 du même motif, issu d’un portfolio publié après la mort de Beardsley. Sa notice de La Jupe-paon explique cette histoire éditoriale. Une date associée à une estampe peut donc désigner son impression, et non l’invention de la composition.

Dans ces images, le raffinement n’efface jamais tout à fait l’étrangeté. Une tête devient presque un masque, une coiffure s’étire, un décor semble envahir le personnage. L’Art nouveau de Beardsley possède cette part mordante : la beauté attire le regard avant de le mettre légèrement mal à l’aise.

Un style entre japonisme et esthétique de la ligne

Les estampes japonaises font partie des sources qui nourrissent son travail. Chez Toulouse-Lautrec, les cadrages et les aplats des affiches offrent un autre point de comparaison : regardez la silhouette noire de Jane Avril dans Divan Japonais. Les grandes surfaces, les cadrages et les contours offrent une alternative à un modelé fondé sur l’ombre et la lumière. Mais Beardsley ne copie pas une formule unique : il associe ces recherches à ses goûts littéraires, au préraphaélisme et à une sensibilité satirique très personnelle.

Le procédé d’impression joue aussi un rôle. Le Victoria and Albert Museum explique son usage de la reproduction au trait, particulièrement adaptée aux oppositions franches entre noir et blanc. L’image doit rester efficace lorsqu’elle passe du dessin à l’imprimé. Cette contrainte devient une ressource : contours, aplats et réserves blanches portent l’essentiel du rythme.

Il serait pourtant réducteur de dire que Beardsley n’a jamais utilisé la couleur. Isolde, une lithographie en couleurs publiée en 1895 dans The Studio, conserve sa silhouette allongée et son contour élégant, mais introduit un fond rouge-orangé et des accents colorés. L’exemplaire présenté ici appartient au Cleveland Museum of Art.

Isolde de Beardsley : une femme de profil se penche vers une coupe, vêtue d’une longue robe claire devant un fond rouge-orangé.
Aubrey Beardsley, imprimeur William Griggs, Isolde, 1895, lithographie en couleurs sur papier vélin, publiée dans The Studio, image : 22,8 × 14,2 cm ; feuille : 28,5 × 20,4 cm. Cleveland Museum of Art, inv. 2010.651, don de John Bonebrake. Notice et reproduction · Cleveland Museum of Art Open Access, CC0.

Le personnage incline le visage vers une coupe ; sa robe claire se prolonge dans une grande zone presque vide. La couleur change l’atmosphère sans effacer la force de la ligne. C’est un bon contrepoint aux dessins noirs : on reconnaît une manière de structurer la surface avant de reconnaître une palette.

Provocation et dernières années

Les dessins érotiques occupent une place réelle dans son œuvre, notamment avec Lysistrata d’Aristophane. Ils relèvent d’un autre circuit éditorial que les images de revue destinées à une plus large diffusion. La provocation ne suffit cependant pas à résumer l’artiste : elle accompagne un intérêt plus vaste pour le théâtre des apparences, l’ambiguïté et le grotesque.

La tuberculose fragilise sa vie et l’amène à multiplier les séjours hors de Londres. Il se convertit au catholicisme en 1897 et demande, à la fin de sa vie, la destruction de certains dessins qu’il juge obscènes. Cette demande ne doit pas être transformée en preuve que toute son œuvre aurait été reniée ou intégralement détruite. La base scientifique du Belvedere consacrée à Klimt et à ses réseaux replace ces dernières années dans son parcours.

Beardsley meurt à Menton le 16 mars 1898, à 25 ans. Son travail ne se réduit pas pour autant à l’histoire d’un prodige malade. Livres, affiches et revues montrent surtout une recherche constante : comment donner à quelques lignes assez de présence pour qu’une petite image reste en mémoire ?

Beardsley et Mucha : deux regards sur l’Art nouveau

Pour prolonger la découverte, le rapprochement avec Alphonse Mucha est éclairant. Ils appartiennent à un même paysage de diffusion par le livre, l’affiche et l’imprimé, tout en construisant des atmosphères différentes. Chez Beardsley, le blanc et le noir ménagent volontiers une tension ; chez Mucha, la figure peut s’inscrire dans un cercle, des fleurs et une palette plus enveloppante.

Le Zodiaque, conçu par Mucha en 1896 puis utilisé pour le calendrier 1897 de La Plume, offre un point de comparaison concret. La Fondation Mucha distingue son dessin initial et ses différentes variantes. Les bijoux, la chevelure et le médaillon encadrent le profil, sans produire le même sentiment d’étrangeté que les silhouettes de Salomé.

La reproduction du Zodiaque de Mucha ci-dessous est un produit Mucha, proposé pour ce rapprochement avec la collection Art nouveau. Elle ne représente pas une œuvre de Beardsley. La collection consacrée à Alphonse Mucha permet de poursuivre la comparaison.

Mise en situation Art Virtuoso du Zodiaque d’Alphonse Mucha au-dessus d’un canapé ; rapprochement Art nouveau, œuvre distincte de celles de Beardsley.
Prolongement Art nouveau : Zodiaque d’Alphonse Mucha, produit Art Virtuoso. Cette mise en situation du site présente une œuvre de Mucha, et non de Beardsley.

Pour situer ces sensibilités, notre présentation de l’Art nouveau offre un cadre plus large. L’enjeu n’est pas de tout rassembler dans un style uniforme : c’est de voir comment une ligne sinueuse peut devenir tantôt élégante, tantôt inquiétante, selon ce qui l’entoure.

Questions fréquentes sur Aubrey Beardsley

Quel est son style artistique ?

Son travail croise l’esthétisme britannique, la décadence et l’Art nouveau. On le reconnaît à ses contours précis, ses contrastes, ses figures stylisées et son goût du grotesque. Ces traits varient selon les livres, les dessins et les procédés d’impression.

Par quelles œuvres commencer ?

Les illustrations du Morte Darthur et de Salomé, les couvertures et affiches du Yellow Book, ainsi que les images publiées dans The Savoy, donnent plusieurs portes d’entrée. Le dessin des Rosiers, l’affiche du volume IV et Isolde montrent ici trois objets différents.

Dessin et estampe désignent-ils la même chose ?

Non. Le dessin peut être une feuille originale réalisée à l’encre ; l’estampe est une image imprimée, parfois publiée plusieurs années plus tard. Pour une légende précise, il faut vérifier la technique et l’exemplaire, pas seulement le titre du motif.

Pourquoi son art paraît-il encore moderne ?

Parce qu’il accorde une grande importance à la surface, aux vides et à la circulation du regard. Une robe devient une forme noire, un détail suffit à suggérer un visage, et l’illustration conserve une présence indépendante du récit. Prenez le temps de suivre une seule ligne : vous découvrirez combien elle peut organiser le reste de la page.

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